juin 12, 2018 6 min. de lecture

Floki aux Corbeaux    

    On peut lire dans le Landnámabók (Le Livre des Colonies) "Floki, fils de Vilgerd, était le nom d'un homme, un grand Viking".

Nous ne connaissons pas les origines de Floki, mais la première fois qu’il est mentionné il est dit qu’il dirige un navire et des hommes à la recherche de GarðarshólmGarðarshólm signifie l'île de Gardar, nom donné par un explorateur nordique qui prétendait l'avoir contourné. Gardar avait entendu parler de cette île par un homme appelé Naddod, qui s’était retrouvé sur l’île totalement par hasard. Lui-même avait nommé ce lieu inhabité Snæland (Le pays des glaces).

Floki et ses quelques disciples cherchaient donc un endroit qui, jusque là, n'était qu'une rumeur. Ils savaient qu'il n'y avait aucune richesse à s’accaparer et aucun ennemi à combattre mais ne savaient pas exactement où se trouvait l’endroit.

Ils ont dû toutefois savoir que l’île était à plusieurs centaines de kilomètres du rivage le plus proche (les îles Féroé), séparée par des eaux envahies d’icebergs. Ils avaient beaucoup à perdre lors de ce voyage où certains avaient amené leurs animaux et même leur famille. Il n’est pas déraisonnable de penser que des hommes et femmes qui entreprendraient un voyage aussi risqué, avec l'intention de s’installer, fuyaient le monde qu'ils avaient connu.


      En effet, vers le fin du IXème siècle, quand Floki entreprit son voyage vers l'inconnu, il y avait beaucoup à fuir. À cette époque les Vikings avaient commencé une guerre sans fin en Irlande et assiégé Paris, envahi l'Angleterre, et forcé les royaumes les plus puissants d'Europe à leur céder leur argent et leurs terres. Un homme qui a vécu tout cela, comme l’a sans doute vécu Floki, a dû vivre maintes victoires mais aussi beaucoup de souffrance.

Nous savons aussi que la fille de Floki, Geirhild, s'était récemment noyée dans les îles Shetland. Aussi, quel que soit le rôle de Floki dans les événements violents de son époque, il ne pouvait trouver dans ces îles la paix d’un foyer. Il partit donc à la recherche de ce qu'il n'avait pu trouver nulle part ailleurs.


       Mais comment trouver quelque chose que personne n'avait pu trouver jusque là, sinon par chance? L'île de Gardar était loin, et même si les Vikings étaient de sacrés marins, ils n'avaient pas de véritables outils de navigation. Le jour, ils utilisaient le soleil, et la nuit les étoiles; ils utilisaient aussi des indices visuels (comme la couleur de l'eau) et suivaient les habitudes de vol des oiseaux. Ils ont appris à utiliser un cristal pour voir où se trouvait le soleil dans un ciel nuageux; pour avoir des indices directionnels ils se servaient de bâtons et de disques intelligemment conçus (comme le disque Uunartoq trouvé au Groenland) mais ils n'avaient ni boussole, ni sextant. Rien d'autre qui ne puisse leur offrir une quelconque certitude.

Floki fit alors quelque chose d'inhabituel: il prit avec lui trois corbeaux. Les corbeaux sont les oiseaux d'Odin et Odin est à la fois le dieu clairvoyant, le dieu vagabond et le “Allfather” des Vikings,  la divinité suprême. Il est donc évident qu’à travers le choix des oiseaux, Floki faisait appel à l'aide divine.

Le premier corbeau revint simplement aux îles Féroé. Le second prit vol mais revint au navire. Le troisième corbeau s'envola et Floki le suivit. Les annales historiques n’indiquent pas si Floki a relâché ses oiseaux au même moment, mais c'était sans doute l’un à la suite de l’autre car un corbeau ne peut pas voler 600 à 800 km sans atterrir. Mais quels que soient les détails du procédé, le troisième corbeau de Floki ne l’a pas déçu. Après quelque temps, ils aperçurent l’île au loin et Floki, à partir de ce jour, reçut le nom de Hrafna-Floki: Floki aux Corbeaux.

 

Froid, sombre et brutal

       Floki et son équipage débarquèrent sur une vaste terre d'une beauté surprenante et austère. Une terre parsemée de montagnes et de rivières, mais aussi de glaciers et de nombreux volcans. Les Scandinaves, croyant que le monde a été créé d'un endroit où se rencontrent le feu et la glace (Ginnungagap), auront certainement été émerveillés par leur nouveau foyer.

Ils ont bâti leur colonie dans une baie qui regorgeait tant de poissons pendant l'été et l'automne qu’ils n'eurent jamais faim. Mais leur chance tourna.

Meilleurs guerriers qu'agriculteurs, Floki et son peuple naissant étaient tellement préoccupés par la pêche qu'ils négligèrent de couper et de stocker du foin pour leur bétail. L'hiver arriva, froid, sombre et brutal, et les animaux moururent de faim. Lentement abattus par le froid et la faim, les colons décidèrent de faire demi-tour.

Mais revenir en arrière n'était pas si facile, et l'été suivant était presque fini avant qu'ils n'achèvent les réparations et les préparatifs pour le voyage de retour.

À un moment donné, leur drakkar se détacha de son amarrage avec un seul homme (nommé Herjolf) à bord et partit à la dérive. Plusieurs semaines passèrent avant que Floki et les autres ne puissent le trouver. Une fois le navire retrouvé, l’hiver était arrivé et ils ne pouvaient pas repartir. Ils passèrent alors une autre longue et sombre saison à regarder les montagnes régurgiter leurs cendres noires sur les étendus glacées. Finalement, l'été arriva et Hrafna-Floki et ses compagnons survivants quittèrent l'endroit qu'ils avaient rebaptisé Islande.

 

L'exil

       Quand Hrafna-Floki revint à la terre des hommes, il avait peu de bonnes choses à dire à propos de ses épreuves en Islande; mais Herjolf, lui, était impatient de prêcher le potentiel de la terre. Et la nouvelle n'aurait pas pu arriver à un meilleur moment.

Jusqu'alors, la Norvège (comme tant d’autre pays d’Europe) était une terre de roitelets et de jarls (comtes, chefs de tribus). Mais l’un d’eux, un roi nommé Haraldr, avait soif de pouvoir.

L’histoire raconte qu’Haraldr aurait demandé en mariage une princesse suédoise nommée Gyda. Celle-ci l’humilia en répondant qu'elle n'épouserait certainement pas un petit roi de la Norvège alors que la Suède et le Danemark étaient gouvernés par de puissants souverains.

Haraldr fit alors le serment de ne pas se peigner ou se couper les cheveux jusqu'à ce qu'il soit le roi de toute la Norvège. Cela lui prit 10 à 12 ans (durant lesquels il était connu sous le nom de Haraldr le crépu), mais Haraldr atteignit son objectif, rasa ses cheveux, et fut dès lors appelé Haraldr Hárfagri (à la Belle Chevelure).

Bien que l’anecdote fait sourire, ces épithètes n'étaient pas si amusants pour les jarls et chefs de tribus de la Norvège qui ont dû faire face à la montée au pouvoir fulgurante d'un tyran.

Ceux qui se sont retrouvés opposés à Haraldr Hárfagri cherchaient un endroit où continuer leur vie (et suivre leur propres lois) en paix. Le lieu sauvage, splendide et désert appelé l'Islande semblait être une meilleure option que les royaumes soudainement gouvernés de la Scandinavie, la précaire Danelaw d'Angleterre, ou les terres de conflit d'Irlande.

 

Colonisation

       L'Islande attira aussi des Vikings venus d'autres régions que la Norvège et les îles Féroé. Des études sur l’ADN de la population indiquent que presque la moitié des femmes et un quart des hommes composant la population fondatrice de l'Islande étaient gaéliques.

Beaucoup d'entre eux étaient probablement des esclaves, et les chiffres suggèrent (particulièrement pour les hommes) que ces colons venaient de l'Irlande et l'Écosse (Haplogroupe R1b-L21). Cela se comprend, compte tenu des événements qui les ravageaient durant la période de colonisation de l’Islande (entre 870 et 930). Les Vikings,  suite à une conquête relativement victorieuse de l’Irlande, faisaient face à cette époque à une opposition féroce  et avaient besoin d'espace.

Ainsi, venus de différents endroits, et de plus en plus nombreux, les colons vikings sont venus en Islande. Le Landnámabók (Livre des Colonies) et le Íslendingabók (Livre des Islandais) parlent de nombreuses colonies différentes et des défis qu'elles ont dû affronter.

Il s'avère que l'Islande n'était pas complètement vide, un petit nombre de prêtres Irlandais y avaient formé une communauté religieuse. Quand ils ont vu les Vikings, ces pauvres hommes de foi (qui avaient probablement déjà vécu une expérience similaire) ont fui si vite qu'ils ont laissé derrière eux leurs livres et leurs cloches. L'Islande n'était pas non plus complètement dépourvue d'arbres, elle possédait une bonne quantité de forêts que les Vikings utilisèrent pour construire leurs colonies.

L'un de ces premiers colons était Hrafna-Floki, qui était finalement retourné en Islande avec une femme, un fils et une autre fille. Lui et quelques amis se sont installés près d’une rivière dans une vallée qui  porte aujourd'hui son nom (Flókadalur). Floki et sa famille passèrent le reste de leurs jours en Islande.

En 930, l'île était certainement complètement colonisée, sa population estimée à environ 25 000 personnes. La même année, les jarls d'Islande se réunirent pour l'Althing de Kjalarnes, la première réunion de l’ancien parlement nordique d'auto-gouvernance. Ils ont nommé un juriste (Ulfjótr) pour rédiger leurs lois, dès lors l’État libre islandais (Þjóðveldisöld) est né.

       L'Islande devint l'un des pays Vikings les plus importants, non pas à cause de sa taille ou de sa puissance, mais parce qu’il est devenu le réceptacle de plusieurs cultures nordiques. C'est à travers l'Islande que nous sommes parvenues la plupart des sagas, des croyances et des traditions que nous connaissons.


Nous sommes tous chanceux que Hrafna-Floki ait suivi son corbeau.


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