décembre 03, 2018 6 min. de lecture

Au cinquième jour de Noël de l’an de grâce 1181, une foule furieuse et enivrée, fourches en main, prend d’assaut le palais du Roi Magnus Erlingsson à Bergen en Norvège.


Les assaillants sont appelés invités (“gestir”) mais ne sont pas vriament des visiteurs. Les titre de Gestir est en fait l’un des rangs de la Garde Royale (la “hird) et leur fonction était comparable à celle des forces de police secrètes ou des unités spéciales que nous avons aujourd'hui. Une source indique que leur nom est dû au fait qu’ils “visitent le foyer de bien un homme, bien que la visite ne soit pas toujours amicale”.


Autrement dit, les Gestir servaient d’espions et d’assassins et s’occupaient de la sombre besogne du Royaume.


Et en 1181, ils se rebellent, tuent les domestiques et vandalisent la propriété de Royaume, se frayant un chemin à travers le palace en saccageant chaque pièce une à une et en massacrant la garde rapprochée qui, prise par surprise, n’avait que quelques gardes d’astreinte.


La garde municipale, une fois alertée, vint en aide à la garde royale et put mettre fin à l’insurrection. Les conspirateurs furent saisis par le Roi dans le chaos qui suivit, et ce dernier met les pires agresseurs à mort et fait exemple du reste en leur coupant les pieds et les mains.


La raison de ce carnage? Le Roi leur avait servi de la piètre bière et les avait confinés à une bâtiment annexe tandis que les meilleurs appartements et l'hydromel étaient réservés aux rangs les plus nobles de la Hird (les “kertilsveinr”,les “hirdmenn” et les “skutilsveinr”).

Mais qui étaient les Gestir, exactement?


Pour mieux les comprendre, il faut s’intéresser au contexte sociétal dans lequel ils existaient. Comme indiqué dans le Konungs skuggsjá (le miroir Royal ou miroir aux Princes) - un livre du XIIIème siècle détaillant les us et coutumes de la noblesse - le nom de Gestir leur est donné en raison du fait qu’ils avaient pour habitude de traquer les ennemis du Roi. Dans la Scandinavie médiévale, qui pouvait être dangereuse et instable, un étranger n’était pas toujours le bienvenu et les traditions Vikings (toujours très présentes) demandaient à ce qu’un étranger soit traité avec autant d'hospitalité que de vigilance.


Les Gestir étaient assermentés à la garde Royale mais, contrairement à leurs frères d’armes nobles, ils étaient roturiers et venus de milieux modestes. Ils ne touchaient que la moitié de ce qu’étaient payés leurs frères d’armes et, bien qu’ils étaient considérés comme des gardes de seconde classe, officieusement certains d’entre eux avaient des responsabilités qui surpassaient celles des plus bas rangs des gardes nobles. Malheureusement ces gardes roturiers n’avaient aucune des possibilités d’avancement qui étaient disponibles à la noblesse. Ils étaient bel et bien une classe à part et séparée, à l’exception des jours de Noël et de Pâques ou une place à la table des nobles leur était octroyée.


Permis de tuer


Le  hirðskrá  (le Livre de la Hird) était un code légal écrit dans les années 1260-70 qui avait pour but de réguler la garde Royale Norvégienne. Un grand nombre des passages de ce code concerne la régulation des Gestir, qui servaient d’yeux et d’oreilles au Royaume. Leurs responsabilités allaient des missions clandestines aux assassinats à motif politique ou encore à la livraison de correspondance sur les affaires d’État. Le Roi avait pour habitude de leur confier des missions impossibles aussi bien que celle qui “déplaisent à Dieu”.


Il est donc clair qu’il existait une préoccupation éthique quand à leur fonction, au moins officiellement, ce qui expliquerait la raison pour laquelle les Gestir n’étaient pas issus de la noblesse.


Mais cela implique aussi que le Royaume n’avait aucun scrupule dans le déploiement des Gestir et qu’ils ont certainement pu être utilisés pour commettre des atrocités ou encore même des mission suicides.


Le  hirðskrá  appelait les Gestir à bien comprendre et à considérer leur serment avec précaution afin d’éviter quelconque confusion. Ils avaient le droit de questionner leurs ordres mais cela pouvait être considéré comme une trahison. Après tout, leur rôle était de servir le Roi quand bien même la mission était répugnante.


Selon les sources littéraires, leurs mandats pouvaient être aussi variés que dangereux. Sabotage, confiscation de propriété, kidnapping, espionnage, assassinat, les Sagas dressent un portrait d’une troupe de choc brutale avec un permis de tuer, capable d’infiltrer les lignes ennemies et d’exterminer des cibles stratégiques même quand celles-ci étaient entourées d’une armée, ce qui devait demander un talent militaire sans égal.


Leur présence a été rapportée à travers le Royaume où ils étaient à l’affût de menaces politiques ou militaires. Quand un ennemi de cette nature était découvert, le miroir Royal indique que leur première réponse devait être une tentative d’élimination.


Le texte plus officiel du  hirðskrá  leur donne une image d’un corps armé organisé. Ce texte étant plus récent, il est possible que ce changement signale une tentative de développement de règles formelles servant à réguler le comportement des Gestir de façon plus stricte. Par exemple, il est indiqué qu’au lieu d’exécutions sommaires, les Gestir avaient le devoir d’enlever leur cible et de la transporter devant un prêtre afin que ce dernier performe les derniers sacrements avant que la cible ne soit amenée voir un bourreau.


Il existe maints récits où les Gestir n’obéissent pas à ces règles et sans doute plus d’un aspirant politicien à dû voir ses tripes répandues devant lui par un Gestir (Gestur?) au moment de sa mort.


Les Gestir profitaient d’une situation distincte des autres roturiers. Ils n’étaient pas soumis aux impôts et les crimes commis contre eux étaient punis avec bien plus de zèle. Ils étaient aussi probablement rémunérés avec des propriétés et des faveurs octroyées aux vétérans de la garde Royale. Ajouté à cela l’appartenance à un corps d’élite d’assassins royaux, ils devaient bénéficier d’un statut particulier et d’une certaine notoriété.


Corruption et déshonneur


Bien qu’au service du Roi, ces augurs de mauvaise fortunes n’avaient pas toujours les intentions les plus altruistes qui soient.


Le  hirðskrá indique expressément que les Gestir ne pouvaient en aucun cas confisquer quoique ce soit hors du mandat de leur mission. Les experts y voient là un amendement destiné à contrer une pratique corrompue. Quelques décennies plus tôt, le miroir Royal affirmait le droit des Gestir de garder tout butin qu’ils pouvaient transporter par eux-même (à l'exception de l’or, qui était destiné aux coffres du Royaume). Ce type d’abus de pouvoir semble avoir été décrié à partir de 1270.


Le  hirðskrá semble aussi prêter un intérêt particulier en ce qui concerne les cambriolages et la sécurité des femmes, une suggestion d’une tendance à l’agression sexuelle et au larcin parmi leurs rangs et il est facile de s’imaginer que les Gestir avaient pour habitude de tuer pour le profit.

 

La réputation des Gestir était celle d’une troupe turbulente et dangereuse.


Tout cela nous mène au problème épineux de l'éthique des Gestir, cette bande de tueurs à gage dans la culture Norroise.


Les Gestir n’agissaient que sous mandat du Roi, la plus haute autorité du pays.

Cependant, la culture Norroise désapprouve fortement de ce type de comportement violent et les Gestir auraient en toute autre circonstance été considérés comme lâches et sans honneur. Pour une société et une économie basée sur les principes de bienséance et d’honneur, le simple fait d’accuser quelqu’un de manque d’honneur était une diffamation pouvant mener au meurtre, donc ce problème n’est pas sans importance.


Ce principe d’honneur était si crucial que, par exemple, dans le cas d’un meurtre il était attendu que le coupable admette son crime et en accepte la pénalité, auquel cas le meurtre était en quelque sorte excusé. Le fait de tuer en secret était, la plupart du temps, considéré comme un déshonneur et condamnait automatiquement le meurtrier à devenir un hors-la-loi, autrement dit une peine de mort à l'époque.


Le fait que les meurtres secrets constituaient le pain quotidien des Gestir est un indice supplémentaire qui nous aide à comprendre pourquoi le rôle est réservé aux roturiers. En effet, ce genre d’activité semble aux antipodes de l’idéal chevaleresque de la période. Toutefois, les Gestir semble avoir été des individus fort respectés et des membres de confiance du cercle intérieur du Royaume.


800 ans plus tard, l’idée d’un corps d’élite déployé de façon secrète pour réaliser des missions dans l’intérêt de l’État nous est toujours aussi familière.

 

Sources:

  • Flugeim, Morgan. 2006. Gjestene i kongens hird. Ein samla gjennomgang av deira virke. Faculté des Sciences Humaines, Université de Bergen
  • Imsen, Steinar. 2000. Hirdloven til Norges konge og hans håndgangne menn. 
  • Le miroir Royal. 1976. Traduit par Alf Hellevik. Norrøne bokverk.

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