juin 10, 2018 8 min. de lecture

Les Vikings en Irlande

En décembre 2017, le grand projetIrish DNA Atlas a publié des résultats selon lesquels plus de 20 % de la population irlandaise d'aujourd'hui pourrait être des Scandinaves. Ces résultats sont surprenants, car d'autres estimations (utilisant des méthodes différentes) étaient significatives, mais beaucoup moins élevées (2 à 6 %).  Ce projet a également trouvé une forte présence irlandaise en Norvège (environ 6%). D'autres études génétiques ont révélé qu'un quart des hommes et la moitié des femmes de la population fondatrice de l'Islande étaient gaéliques (irlandais ou écossais). Ces données témoignent la relation turbulente entre les Vikings et les Irlandais du VIIIe au XIe siècle.  Cette interaction entre deux cultures a conduit à certains des conflits les plus violents du Moyen Âge, mais aussi à une évolution bilatérale et à un héritage commun.


Brève histoire des viking irlandais

      Pendant une grande partie de son histoire, l'Irlande a été divisée en plusieurs royaumes. Les rois de ces régions étaient soumis sous un haut roi à Tara.  Cependant, au sein de ces royaumes, il y avait beaucoup de tribus et de clans, qui avaient chacun un chef. Ils étaient constamment en guerre l'un contre l'autre.  Les raids de bétail, les querelles sanglantes et les conflits de territoire faisaient partie du quotidien. Ce n'était pas seulement l'éloignement, la géographie sauvage ou la bravoure des gens qui ont rendu l'Irlande extrêmement difficile à conquérir et à contrôler. L’indépendance à l'égard du pouvoir central garantissait que tout conquérant potentiel n'obtiendrait rien d'autre qu'un bourbier.  Cependant, les Vikings étaient un autre type de conquérants ; et la désunion de l'Irlande a fait de l'île leur terrain de jeu ideal.

La première période de raid

      Attirés par les monastères riches et mal défendus, les Vikings sont descendus en Irlande.  Ils sont venus petit à petit au début, puis en grand nombre. Il ne s'agissait pas au départ d'une armée, comme plus tard en Angleterre et en France, mais d’alliances peu structurées réunissant des équipages de navires travaillant ensemble dans le but de gagner de l'argent.  Alimentés par leurs premiers succès, les Vikings ont continué à venir. Un moine du neuvième siècle a écrit (hyperboliquement, nous l'espérons), «La mer a craché des flots d'étrangers sur l'Irlande, de sorte qu’on a pu trouver aucun havre, aucun rivage qui ne soit submergé par des vagues de Vikings et de pirates».

      Les Vikings se sont vite rendu compte que s'ils restaient dans des camps plus permanents en Irlande, ils n'auraient pas à perdre de temps à traverser les mers froides, et que leurs gains ne seraient plus limités en fonction de ce qu'ils pourraient transporter. Ils pourraient alors aller au-delà du raid pour trouver de l'or et commencer à voler du bétail ou des chevaux. Alors, ils commencèrent à prendre des reliques religieuses contre rançon.  Mais le prix sur lequel ils se sont finalement concentrés était les esclaves. Les Irlandais, en particulier les femmes, ont été kidnappés par centaines et gardés par les Vikings ou vendus sur les marchés aux esclaves de Scandinavie, de la Baltique ou du monde Islamique. Pour exporter ces esclaves et les marchandises volées, les Vikings ont commencé à construire des ports fortifiées. Certaines des plus grandes villes d'Irlande, telles que Cork, Waterford, Wexford et Limerick ont commencé en tant que ports Viking.


          Ainsi, les Irlandais du neuvième siècle perdaient leurs trésors sacrés, leur prêtres, leurs terres, leurs réserves de nourriture et même leurs familles ; mais les choses se sont empirées. En 836 ou 837, un prince norvégien appelé Turgesius (Turgeis, Thorkill, Thorgest ou Thorgils) a amené sa flotte de 66 navires (environ 3000 hommes) à l'intérieur de l'Irlande pour attaquer le cœur du christianisme celtique. Il ne s'est pas contenté de piller et de massacrer.  Il transforma le centre de Saint Patrick à Armagh en temple de Thor, et fit de sa femme (qui était une prophétesse volva) la prêtresse en chef de l'abbaye de Clonmacnoise. Les actions de Turgesius ont eu un impact profond et destructeur sur les Irlandais. Face à cette attaque contre leur identité et à l'échec de leurs dirigeants séculiers, certains membres du clergé irlandais ont mené leurs congrégations dans une lutte armée ; alors que d'autres ont abandonné leur église et leur peuple pour se joindre aux Vikings ou les ont tout simplement imités.


          Turgesius a profité de cet avantage en prenant de plus en plus de territoire.  Il a rapidement eu besoin d'une véritable forteresse portuaire et a donc participé à la fondation de Dublin.  Il se proclama "Roi de tous les étrangers en Irlande". Mais Turgesius est allé trop loin, et quand il a essayé d'épouser la fille de l’un des rois irlandais, Máel Sechnaill, il a été piégé, il s’est retrouvé attaché à une grosse pierre, et s'est noyé dans un lac. Máel Sechnaill est devenu le roi d'Irlande l'année suivante.


Le plus grand chef des Vikings d'Irlande était mort, mais il restait encore beaucoup à faire.  L'Irlande avait un suprême souverain qui n'avait pas peur de combattre les Vikings et utilisait tous les moyens nécessaires, mais la présence d'un grand roi ne signifiait pas pour autant que les Irlandais étaient unis.  L'Irlande était encore menacée d’une domination totale. Ce fut alors qu’une chose inattendue arriva: les Vikings norvégiens et les Vikings danois commencèrent à se battre entre eux. Les Irlandais ont pu exploiter cette nouvelle rivalité.  Les rois irlandais commencèrent à mettre de côté leurs propres querelles et à remporter des victoires contre les Vikings. C'est ainsi qu'au milieu du IXe siècle, cette première période de raids vikings en Irlande a pris fin. L'élan des Vikings fut brisé, mais il y avait aussi quelque chose d'autre qui les intéressait, Ivar Ragnarsson (dit Ivar le Désossé) les appelait à s'unir et à envahir les royaumes d'Angleterre.  La "Grande Armée païenne" était en train de s'assembler.



Changements à la fin du neuvième et du dixième siècle

      Quand Ivar Ragnarsson revint à Dublin, victorieux de ses campagnes en Angleterre et en Écosse (vers 871), la relation entre les Irlandais et les Vikings était déjà en train de changer.  Des sources mentionnent que les vikings et les irlandais ont combattu du même côté, dès les années 840. Les ports fortifiés des scandinaves prospéraient et se transformaient petit à petit en villes.  Il y avait un commerce actif entre les deux groupes. Les Vikings et les Irlandais avaient commencé à se marier entre eux. Tous ces évènements ont été accompagnés par des échanges culturels.


      Les troubles ont de nouveau surgi lorsque de nouvelles vagues de Vikings: ceux qui ne pouvaient pas intervenir en Angleterre ou en France sont arrivées en Irlande.  L'Irlande, de nouveau, a été prise par surprise et a eu du mal à organiser une défense sérieuse. Mais cette défaite ne fut ni aussi grave ni aussi durable que la précédente. Les monastères et les abbayes avaient de meilleures défenses (telles que de hautes tours avec des entrées surélevées, comme celle qui se trouve encore à Glendalough)  et les moines se sont armés pour défendre leurs reliques. Par ailleurs, ces nouveaux raiders faisaient obstacle aux intérêtsdes Hiberno-Norse (Vikings Irlandais).  Au fil du temps, ces colons vikings avec leurs ménages mixtes sont devenus de plus en plus intolérants à l'égard de ceux qui venaient du Nord s'installant dans leur nouvelle patrie et leur causant des ennuis, ainsi qu'à leurs voisins. Par conséquent, ce que les historiens appellent "la deuxième période de raid" n'a duré que quelques décennies. Une grande partie de l'énergie des Vikings au dixième siècle en Irlande a été consacré à exploiter ou à s'immiscer dans les problèmes irlandais, en d’autres termes, les vikings voulaient s'intégrer dans les différentes puissances politiques et militaires en tant que mercenaires ou en tant que seigneurs à part entière.


Un empire viking irlandais

      Au milieu du dixième siècle, Olaf Cuaran Sictricson (alias Amlaíb Cuarán) était un descendant viking qui devint roi de Dublin.  Olaf faisait partie de la dynastieUí Ímair de Ivar Ragnarsson et, comme Ivar, il était ambitieux. Olaf traversa l'Angleterre et prit la ville de York. Il conclut une alliance avec l'Écosse en épousant la fille du roi Constantin. Il prit également possession de l'île de Mann. Ainsi, Olaf Cuaran commença à construire un empire des deux côtés de la mer d'Irlande. Tandis qu’il amassait du pouvoir, Olaf commença à se battre (et à gagner) contre d’autres importants rois irlandais.  Olaf était un roi norrois, mais beaucoup d'Irlandais et d'Écossais se sont battus pour lui. Mais le roi Máel Sechnaill II (arrière-arrière petit-fils du tueur de Turgesius) anéantit son armée à Tara en 980. Vaincu, et brisé par la mort de son fils aîné, l'empire d'Olaf s'effondra et il se retira dans un monastère.


La fin de l'ère viking en Irlande

Les anciennes victoires d'Olaf en Irlande ont permis à Brian Boru de devenir un souverain suprême. Brian était un guerrier accompli et un diplomate compétent, mais Máel Mórda mac Murchada, le roi de Leinster, n'était pas prêt à accepter que toute l'Irlande ait un souverain unique. Sa rébellion a été rejointe avec enthousiasme par Sihtric Silkbeard, le fils cadet et héritier d'Olaf. A la recherche d'alliés, Máel Mórda s'est tourné vers les Vikings d'Irlande, des Orcades, de Mann et même d'Ecosse. En 1014, après une série d'événements tragiques dignes d'une saga, Brian Boru et Máel Mórda livrèrent une grande bataille sur les rivages de Clontarf (près de Dublin). Cette bataille est considérée comme l'événement durant lequel Brian Boru mena les Vikings d'Irlande, mais ce n'est pas tout à fait exact.  Les Vikings se sont battus des deux côtés et ne constituaient qu'environ la moitié de l'armée de Mórda. Brian emporta un victoire au coût dévastateur puisque ni lui ni son héritier ne survécurent jusqu’au lendemain, de même Mórda et la plupart des chefs vikings furent tués. Les annales indiquent que 10 000 hommes ont péri, soit environ cinq sur six ayant combattu. C'est Máel Sechnaill II qui en profita le plus, puisqu'il s'était écarté de la plupart des combats, et il était finalement le dernier souverain irlandais debout, et devint rapidement souverain.


Selon les historiens, la bataille de Clontarf en Irlande et la bataille de Stamford Bridge en Angleterre (52 ans plus tard) marque la fin de l'âge Viking.  Les scandinaves sont restés en Irlande, même si les distinctions entre les deux ethnies se sont estompées au fur et à mesure que leurs intérêts mutuels ont continué à croître.  En peu de temps, il était inutile de savoir qui était nordique et qui était irlandais.


Normands et Galloglass

      Il y a un épilogue à l'histoire des Vikings en Irlande.  Plus de deux cents ans après Clontarf, l'Irlande est restée à peu près la même qu'elle l'a toujours été : un territoire sauvage où de nombreux petits chefs se disputaient le pouvoir.  Mais l’île vivait toutefois sous une nouvelle menace: les normands (descendants vikings de Rollon en France). Les chefs Irlandais cherchaient tous un avantage sur leurs ennemis, et ils ont trouvé cet avantage chez les mercenaires d'Écosse et des îles Orcades.  Il s’agissait là des terres où de nombreux Vikings s'étaient retirés, et les descendants de ces Vikings sont retournés en Irlande. Ces mercenaires étaient appelés Gallóglaigh ou Galloglass, de l'irlandais gall óglaigh (« soldat étrangers »). Ils ont combattu comme leurs ancêtres: une infanterie lourde armée de casques, cotte de mailles, boucliers et épées, mais surtout connus pour leurs énormes haches à manche longue.  Le Galloglass scandinave constituait une partie importante du portrait militaire de l'Irlande à l'époque de Shakespeare, jusqu'à ce que l'âge des héros commence enfin à céder la place au monde moderne.



Conclusion


Aujourd'hui, l'Irlande est l'un des meilleurs endroits en Europe pour qui veut voir des ruines vikings, des expositions archéologiques, et même des gravures vikings. Bien avant que le projet Atlas ADN Irlandais ne commence à quantifier le patrimoine nordique, les Irlandais ont commencé à comprendre et à apprécier le rôle que les Vikings ont joué dans leur culture et leur caractère.  Avec des siècles d'interaction violente mais aussi pacifique entre les Norrois et les Irlandais par l'intermédiaire des Vikings, des Normands et des Galloglass, il n'est pas surprenant que tant d'ADN scandinave se trouve dans le bagage génétique irlandais. L'esprit irlandais a été profondément marqué. Les deux cultures ont toujours eu beaucoup en commun: bravoure et amour de la bataille ; indépendance et désir de liberté ; talent et amour de la poésie, arts et musiques ; ainsi que la spiritualité.  Ces similitudes ont fait d'eux les ennemis les plus féroces, mais ont fini par les forger en un seul peuple.


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